Skip to content

Notre-Dame de la Guerre

juin 25, 2009

Architecture,de-Young-Museum,de-Young-Museum-San-Francisco Hier j’accompagnais mes nains à leur premier cours de dessin au De Young Museum, fleuron de la culture à San Francisco, endroit mythique que ne renierait pas un Frédéric Mitterrand. Tous les matins, c’est “Art Camp” avec d’autres petits Américains qui ont choisi de savoir dessiner plutôt que jouer au base-ball ou chanter comme Adam Lambert.

Le cours étant de 10h00 a 11h30, il m’était inutile de rentrer à la maison pour repartir une demi heure plus tard. Je suis donc resté et me suis refait le Musée. Seul.

Se faire un Musée, seul, c’est bien aussi. Il faut dire que d’habitude la meuf avec qui je suis en ce moment (ma femme donc) me sert de guide perso car, vous l’ignorez sans doute, mais elle a bossé 10 ans dans le “Marché de l’Art”, qui est comme tous les marchés sauf que, quand vous commandez du boudin, son prénom c’est Eugène.

J’ai donc entamé ma visite, pour la première fois depuis longtemps, non pas en essayant de comprendre, mais simplement ressentir. Me poster, regarder, et observer les effets sur mon organisme. L’émotion pure et sans a priori. Ne pas chercher à savoir QUI, QUAND ou POURQUOI, simplement retourner à l’essence du j’aime, j’aime pas, sans se justifier, sans se rallier à l’appréciation générale.

QUEL PIED ! Je me suis éclaté comme un petit fou. Tableaux après tableaux, de statues en statues, j’ai redécouvert le plaisir de ressentir de l’art. L’impression de marcher pieds nus sur de la pelouse douce et chatoyante, sous le soleil venteux d’une ile presque déserte. Une exceptionnelle sensation de liberté, de voyage et d’abandon. Rentrer dans l’univers de l’autre et se laisser flotter…

Je suis tombé en extase devant quelques œuvres, et cette fois je ne les oublierai pas. J’ai passé ma vie à oublier les livres et les chefs-d’œuvre qui me marquaient, tout en me souvenant parfaitement de la composition de l’équipe du PSG de 94 ; mon cerveau sélectionnant l’effort de mémoire en fonction de critères de plaisir sans doute mal évalués, critères définis sans mon accord, juste par facilité. Ce coup-ci, non, je veux me souvenir.

Tout en déambulant, je me rends compte soudainement que les œuvres qui me fascinent le plus ont toutes un point commun : elles véhiculent de près ou de loin un message politique. Etrange révélation, moi qui ai été longtemps convaincu de mon absence d’opinion. Erreur profonde. Méconnaissance de soi soudainement révélée par l’expression des autres.

Robert Gwathmey Ici ce tableau représentant un esclave dans un champ de coton. Comme un pantin fatigué, seul sous un soleil rouge et violent. Rien de plus à dire : j’aime. Je suis bien à le regarder, ça me bouscule. Je m’approche, le nom du peintre est Robert Gwathmey, et le tableau a été peint en 1950. Je sais que je vais avoir autant de mal à me souvenir de ce nom que de la formule du Rubik’s Cube, alors je le note sur mon iPhone. Et je me dis que ce serait cool de pouvoir scanner la fiche signalétique d’un tableau depuis son iPhone, voilà une chouette appli… Je m’égare. Je me demande d’ailleurs pourquoi je tiens absolument à me souvenir du nom de ce peintre. L’émotion pure et instantanée ne suffirait-elle pas ? Quel est le moteur de cette volonté de se souvenir ? En parler à un diner en ville ou sur mon blog ? Impressionner ma meuf plus tard ? Poser des repères dans ma time line de vie ? Rendre hommage à l’auteur et se souvenir de son nom en gage de remerciement ? Sans doute un peu tout cela en même temps…

Al-Farrow-Cathedral Je poursuis ma déambulation et tombe en arrêt, tel un épagneul breton à l’affût d’une grive, devant le choc de ma journée. Une cathédrale trône au milieu de la pièce du fond, grosse cathédrale de 2 mètres de haut et de large, d’un vert sombre tirant sur le noir. En soi, l’œuvre est magnifique, mais je me demande alors pourquoi une grosse maquette d’Eglise se trouve exposée au sein d’un Musée si prestigieux, juste à côté de cette énorme toile de Gilbert et George.

Bingo ! En s’approchant, peu à peu, on constate que le matériaux utilisé est étrange, agressif, et pour cause ; la cathédrale est entièrement constituée d’armes, de canons, de balles, de culasses, etc. Un choc pour l’esprit, une claque qui me secoue comme les images de Neda. Un magnifique monument religieux construit sur les outils de la mort : je suis scotché.

Al_farrow_guns_cathedral_construction_phase1_12 Je reste 10 minutes à lui tourner autour, à observer chaque munition, chaque fragment de guerre. Je me souviens du temps où je pouvais démonter un FA-MAS et le remonter les yeux bandés, ce temps où l’on m’avait appris la guerre. Je retrouve sous mes yeux les morceaux de cet exercice, ciment d’une œuvre d’art d’une force exceptionnelle. Tu es munitions et sur ces munitions je bâtirai l’enfer…

Une émotion telle que le reste de ma visite me parait fade et inutile ; je remets la suite à plus tard. Il me faut en savoir plus…

Je rentre, pressé, et fonce sur mon ordinateur pour chercher des infos sur cet artiste, Al Farrow (le fils spirituel d'Al Jarreau et de Mia Farrow). Je découvre alors que le gars est connu pour cet "art balistique" qui semble être l'une de ses obsessions. Je prolonge la visite dans la tranquillité de mon MacBook, cliquant sur toutes les photos avec délectation.

Une expérience globale hasardeuse qui mériterait sans doute d'être mieux accompagnée. Mais une expérience unique que je vais prolonger en essayant de mieux comprendre le sens de son oeuvre. D'abord l'émotion, ensuite le sens.

Pour en savoir plus sur Al Farrow, c'est ici. Et sur la Cathédrale, c'est là.

Demain je me fais Toutankhamon.

7 commentaires leave one →
  1. juin 25, 2009 9:22

    Je te trouve bien dur avec toi-même, on n’apprend pas que pour la frime. D’abord, ça fait partie des mécanismes du cerveau, d’apprendre, comme le cœur pompe en quelque sorte. Ensuite, retenir des informations multiples sur l’objet multiplie les « entrées » vers l’objet dans ta mémoire. On agit ainsi avec ce que l’on aime, on veut pouvoir y penser à loisir et s’en délecter. C’est comme ça que l’on pense à sa femme en mangeant du boudin, Eugène, comprends-tu ?😉
    Beau billet avec des œuvres très intéressantes, merci.

  2. Cyril V. permalink
    juin 25, 2009 9:24

    Ben dis donc, hallucinant cet artiste et cette cathédrale, « sacrée » découverte.
    Par contre je ne me rappel pas que tu arrivais à le remonter les yeux bandés, le famas… ou à l’envers😉
    V

  3. juin 25, 2009 10:10

    Ah, j’ai bien aimé ce billet et cette démarche reposant sur « l’émotion pure et sans a priori ». Je partage ce mode de fonctionnement, d’abord l’émotion puis après, éventuellement, le sens😉

  4. Polipcok' permalink
    juin 25, 2009 12:09

    « Il me faut en savoir plus…Je rentre, pressé, et fonce sur mon ordinateur » …mais, tu n’as pas oublié tes enfants du coup? !!
    sinon, je pense aussi que c’est peut être plus facile d’apprendre le contexte de l’oeuvre plutôt que de s’attacher à définir ce que l’on ressent devant.

  5. vinceavida$vandaligogh permalink
    juin 25, 2009 10:23

    C’est très intéressant, dommage que vous soyez sur le point de partir, Il doit y avoir encore pleins d’endroits sympas à San Fran à visiter et à nous faire découvrir🙂 (j’espère que vous vous êtes fait plein de photos et de souvenir que vous n’hésiterez pas à en stocker une partie sur ce blog (en plus de ce que vous mettrez sur hellotipi dont j’appréhende tout à coup la dimension géniale du concept🙂 )
    Moi je ne comprend pas grand chose à l’art(ammasse) . J’aime ou j’aime pas et je ne supporte pas quand un grand amateur d’art nous explique avec sa gueule d’enfle art inné, que si on apprécie pas Guernica de Picasso à sa juste valeur$ ,c’est parce qu’on a pas appris à l’apprécier . qu’il faut voir le contexte, la guerre, la terreur…. J’ai envie de répondre que je ne suis pas maso et que je peux me passer de picasso pour apprécier l’art de la guerre. (Je mettais 42 seconde pour démonter et remonter un FSA ,même avec les mains dans le dos, dans le noir si ça c’est pas de l’art🙂 ?!?) Mais je m’emballe pour rien, une oeuvre d’art c’est comme un miroir dans la pénombre, on y voit parfois quelques reflets de nous même à travers le néant.
    Bizarrement les oeuvres dont vous nous parlez m’évoquent deux films de cinéma (j’aime bien un bon film mais je suis pas aussi calé que vous et plus éloigné d’Hollywood ), qui ont certes une dimension « politique » mais qui restent pour moi des chefs-d’oeuvres du cinéma d’anticipation.
    Le premier me fait penser à « Soleil vert (soylent green) » (avec le contraste entre la scène d’euthanasie ou le vieillard voit des paysages gais et colorés et l’atmoshpère de new york en 2022 qui a pris une couleur jaune verdatre du fait de la pollution.
    Le second « le secret de la planète des singes » celui de 1970 quand ils rencontrent des hommes mutants adorateurs d’un Dieu représenté par une ogive nucléaire.
    Cette vision ou l’avenir du monde qui est bien sombre dans les deux cas m’inquiète un peu (en plus maintenant je pense à HOME dont je n’ai vu que quelques bribes, j’ai froid )
    En tout cas merci de nous avoir fait partager vos émotions sur l’art, ça nous change un peu de nos tracas quotidiens (et maintenant je sais pourquoi je déprime )
    Quelqu’un aurait t’il ressenti des émotions plus positives en voyant ces oeuvres ?!?

  6. paleiochora permalink
    juin 26, 2009 5:04

    « Le marché de l’art, qui est comme tous les marchés sauf que, quand vous commandez du boudin, son prénom c’est Eugène. »
    Si c’est pas une réplique culte ça…

  7. juillet 1, 2009 10:38

    Le de Young était l’endroit préféré de ma douce Norma.
    J’aime.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :