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Allongée dans la neige…

janvier 7, 2010

Ce matin j'étais tranquillement assis à mon bureau, en train de
préparer un dossier pour une série en développement. Ambiance
après-ski, un peu gelé par le trajet à pieds, les doigts se réchauffant
doucement sur mon clavier. Soudain, parmi les bruits divers et
fantasmagoriques des marteaux piqueurs des gars qui détruisent
l'immeuble juste contre notre bureau, j'entends l'imperceptible cri
d'un cerf qu'on égorge, ou d'un cochon qu'on attache, ou d'une oie
qu'on viole à plusieurs, ou de… Bref, je ne parviens pas à identifier l'origine
de ce son morbide, mais une chose est sûre, cela ne colle pas. Je me
pose à la fenêtre et ne constate rien de spécial. Des gens marchent,
des voitures passent dans la boue neigeuse. Normal. Puis ce râle,
encore.

Et là je vois, en face, de l'autre côté, une chevelure blonde sur
le sol devant l'entrée de l'immeuble. Je fonce. En traversant la rue,
je me dis que les ouvriers qui pulvérisent ma vie depuis un mois
auraient pû bouger leurs fesses imposantes, sachant que ce ne sont
pas les mots exacts que j'ai prononcés dans ma tête. Je me dis aussi
que j'aurais peut-être dû prendre ma doudoune pour jouer les héros
parce que si je suis embarqué dans une situation d'urgence je vais
attraper la mort. Animal.

Elle est allongée sur le sol de tout son long. Blonde. Environ 38
ans. Très jolie. Elle est allongée comme dans les films, quand les
protagonistes se laissent volontairement tomber dans la poudreuse pour
observer les nuages. Sauf que là elle est mal. Elle a les yeux ouverts.
Elle me regarde sans bouger la tête. Je me place donc au-dessus d'elle
pour qu'elle puisse me voir, qu'elle ne s'inquiète pas. Je ne veux pas qu'elle se dise qu'elle va se faire dépouiller, en plus d'être devenue tétraplégique.

Moi : "Ça va ?".
Question con je sais, mais c'est une manière comme une autre d'engager une conversation avec quelqu'un de diminué.
Elle : "Je suis tombée…"
Sans
blague ! Je m'étais imaginé qu'elle avait volontairement plongé dans
l'entrée de son immeuble par -6°, sorte de tradition Bouddhiste conçue
pour affermir les chairs et détendre l'esprit tout en encombrant le
voisinage.
Moi : "Je vois ça… Vous pouvez bouger ?".
Elle
est très jolie, me dis-je. En d'autre temps je me serais allongé à côté
d'elle pour installer une sorte de complicité dans la douleur, mais
n'oublions pas que je n'ai pas ma doudoune et que je suis marié.
Elle : "C'est le coxis…".
Aïe. De mémoire ça fait super mal mais on s'en remet vite. Une sorte de mal au cul un peu violent en somme.
Moi : "De mémoire ça fait super mal mais on s'en remet vite…"
Elle : "Oui mais là ça fait super mal…"
Moi : "Dans les films ils suggèrent de ne pas bouger le corps…"

Elle rit doucement.
Moi : "Sauf si vous me demandez mais je voudrais être sûr de ne pas vous faire plus mal…"
Elle : "Je vais demander au gardien de saler…"

Là je me dis qu'elle va mieux. Et aussi qu'elle est gentille, altruiste.
Moi : "On fait quoi ? Je vous lève ou j'appelle les pompiers ?"
Elle : "Je vérifie si je peux bouger les pieds".

Elle bouge ses pieds.
Elle : "Je peux bouger les pieds !".
Moi : "C'est plein d'espoir…"

Elle rit doucement.
Autour il y a son chapeau, son sac à main et un sac d'habits.
Moi : "Vous rentriez ou vous sortiez ?"
Elle : "Je rentre chez moi…"

Silence
Elle : "Vous vous êtes dit qu'un animal agonisait ?"
Héhéhé. Elle est drôle en plus.
Moi : "Effectivement, j'ai pensé à la saison du brame…"
Elle : "Je sais, c'est ridicule. Mais je pouvais pas faire mieux…"
Moi : "Pas de souci, je comprends."
Elle : "Bon… Je vais essayer…"

Elle plie les jambes, enfonce ses mains dans la neige. Elle ne
sollicite pas mon aide, sans doute suffisamment gênée. Je l'aide malgré
tout. Elle est toute chose, les yeux un peu en vrac, la tête qui
tourne. Mais elle sourit…
Elle : "Merci, vous êtes gentil…"
Moi : "Je n'ai rien fait finalement. Vous allez très bien. Vous devriez vous reposer…"

A
ce stade, dans un film américain ou dans la vie d'un célibataire, on
enchaîne avec un "Vous voulez que je vous accompagne jusqu'à chez vous
?"
, ou un "Vous voulez prendre un café, on en a, il est délicieux…",
ou "Vraiment si vous ne vous sentez pas bien il serait plus prudent de
ne pas rester seule
" (un peu lourd, histoire d'évaluer le terrain". Mais dans la vraie
vie, on se tient.

Je m'assure qu'elle rentre dans l'immeuble saine et sauve. Elle me dit
"Bonne année !". Je lui réponds "Bonne année ! Faites attention à vous…".
Elle sourit et disparaît.

Je retraverse la rue, soudainement conscient d'être frigorifié.

Les ouvriers n'ont, je crois, rien vu d'un bout à l'autre.

21 commentaires leave one →
  1. janvier 7, 2010 6:00

    Le coq sis ? On dit le s ?
    Jolie scène, très hollywoodienne, mais ils auraient exagéré, là, c’est parfait. Tata talalam tata talalam…

  2. janvier 7, 2010 6:01

    c’est beau, il y a un petit côté super héro et en même temps très sensible (oui pas incompatible sans doute)
    bravo super20/20 et bonané🙂

  3. janvier 7, 2010 6:16

    C’est dur d’être marié parfois !
    Tu aurais pu lui demander si elle est sur Facebook ; version chaste, sur LinkedIn🙂

  4. janvier 7, 2010 6:25

    j’aime le « environ 38 ans ».
    Certes, c’est plus élégant que « la quarantaine approchante » ou « la trentaine bien tapée » mais tout de même, pourquoi ce « 38 » ?😉

  5. janvier 7, 2010 7:04

    Ouah, ça fait rêver.
    En tout cas, si c’est ta nouvelle vie (sorry pour ta femme), ta bonne attitude payera et mon petit doigt me dit que ce n’est pas la dernière fois que tu vas la voir…
    Le hasard…
    Quand ça doit se passer, ça doit se passer. Ce que Dieu veut… Et ce d’autant plus quand on est juste et droit et respectueux.
    Examen passé, à la prochaine épreuve !
    Yalla Vinvin😉

  6. janvier 7, 2010 8:13

    ce genre de chute ça fait mal. du coccyx (on écrit comme ça je crois) à la nuque ! (hum)

  7. janvier 7, 2010 9:31

    Merci, Cyrille, merci !
    Ça fait 35 ans que j’attends de pouvoir accourir ainsi tel le preux chevalier au secours d’une belle en détresse (très précisément, depuis le CM1 où je rêvais de sauver Laurence Bertaud des griffes d’une horde d’aliens nazis… et bien d’autres belles depuis…)
    Merci, Cyrille, merci d’avoir prouvé que tout reste possible !

  8. janvier 7, 2010 9:59

    Moi je fais un stock de peaux de bananes, une fois un sac de 100 litres bien rempli, je vais en ville les jeter à même le trottoir devant chaque trajet parcouru par une jolie fille, tel le coyote devant bip bip à chaque fois ce stratagème se retourne contre moi, une fois j’ai fait tomber une femme oui… mais elle avait 94 ans et demi (quitte a donner un âge étrange à quelqu’un) et allez savoir pourquoi l’envie de faire du bouche à bouche à une femme édentée sentant l’ail a complètement court circuité l’héroïsme qui me caractérise d’habitude.
    Une fois j’ai presque failli sauver la vie d’une fille hyper canon (il fallait changer la roue de sa bagnole pour qu’elle soit à l’heure au levé de rideau de son magasin préféré pendant une période de soldes) mais elle n’avait pas de cric cette conne et moi bah en tant que piéton non plus évidemment…

  9. janvier 7, 2010 10:01

    Ben moi il m’est arrivé la même chose mais elle s’appelait Gertrude et elle avait environ 73 ans, elle s’était pris les pieds dans ses bas à varices et c’est le col du fémur qui avait morflé…

  10. Igor permalink
    janvier 7, 2010 10:36

    Bien belle histoire, bien racontée😉.

  11. janvier 7, 2010 11:00

    c’était Cameron Diaz ou Kate Winslet?😉

  12. As a fish permalink
    janvier 8, 2010 12:16

    Vinvin le super héros qui n’a pas froid aux yeux !

  13. janvier 8, 2010 3:32

    J’adore l’avant dernière phrase. J’ai passé mon après-midi au bureau à reflechir là-dessus. En tout cas, je maintiens que les plus belles histoires d’amour sont celles qui ne se realiseront jamais. Beautiful story, racontée as only you know how!

  14. La blonde d'en face... permalink
    janvier 8, 2010 10:39

    Depuis des mois, je le vois, dans son bureau mais aussi dans ses vidéos sur son blog…
    Depuis des mois, je tente de l’approcher, de créer le lien… mais rien n’y fait, il ne me voit jamais.
    Alors hier matin, je tente le tout pour le tout : avant de sortir, je prends soin d’ôter tous mes sous-vêtements tout en m’habillant sobrement histoire de ne pas trop faire allumeuse.
    Puis, je me colle à la fenêtre pour être sur qu’il soit arrivé dans son bureau. C’est bon, il passe. Je vais attendre encore 10mn histoire qu’il s’installe et qu’il ne soit pas aux toilettes ou je ne sais où…
    C’est bon… allez, je lance le plan « vinvin ». Je mets ma veste, sors de chez moi et m’allonge par terre, sous le regard incrédule des passants.
    Puis je me mets à hurler, des cris terribles. Mes voisins me regardent terrifiés, mais ce n’est pas grave, « vinvin, il le vaut bien » !
    Au bout de quelques minutes à crier, des ouvriers travaillant dans l’immeuble à coté de celui de mon vinvin arrivent : « ca va Madame, on peut vous aider ? »
    Moi, gênée… « oui… pourriez vous faire un peu moins de bruit pendant quelques minutes, vos travaux doivent couvrir mes hurlements et mon ami ne peut m’entendre… »
    Incrédules, ils acceptent d’y aller mollo pendant un instant.
    Je reprends alors mes hurlements. Arrive alors, sirène hurlante, un camion de pompiers « un voisin nous a appelé, ça va Madame ? »
    La négociation s’avéra cette fois-ci plus délicate, le pompier zélé pensant que j’avais fait un AVC ou étais un peu dérangée…
    Finalement, j’arrive à les convaincre juste à temps de partir… et ô! mon vinvin arrivant au galop !
    Comme il est beau dans l’effort, cheveux au vent, le poil brillant…
    Il s’approche, me sourit, me glisse quelques mots doux…. mais…. MON DIEU!!!!! AAAAAAAAAAAAAAHHHHHHHH… mes yeux se remplissent de larmes….. Donnez lui un chewing gum!!! vite!!!
    Il continue à parler, comme si de rien n’était… mais comment fait-il… Heureusement la neige a traversé mon pantalon et me brule mes fesses nues, la douleur me permettant de détourner mon attention.
    Il me parle… qu’est ce qu’il parle bien… MAIS POURQUOI SI PRES DE MOI ???
    Après quelques échanges plutôt sympathiques, la discussion s’emballe ! Il me glisse :
    « Vous rentriez ou vous sortiez ? ». Je saute sur l’occasion et enchaine « Je rentre chez moi… »… Il dit rien le con ! J’ai le cul brulé par le froid, le nez irradié… et il dit rien !
    Je l’ai peut être effrayé avec mes cris ?
    « Vous vous êtes dit qu’un animal agonisait ? »
    « Effectivement, j’ai pensé à la saison du brame… »
    Ahahahahahah, super lol mdr… qu’il est drole mon vinvin!
    « Je sais, c’est ridicule. Mais je pouvais pas faire mieux… »
    Il s’approche alors de moi. Ca y est, il va m’embrasser : « Pas de souci, je comprends. »
    Tu comprends quoi ???? Oh My God!!!! Mais il a mangé du caca ce matin ? C’est pas possible, c’est plus possible : j’ai le cul en feu, les seins durs comme de la pierre, je renonce !
    « Bon… Je vais essayer… » Pourvu qu’il ne m’aide pas à me lever, je suis asthmatique… ça pourrait me tuer… c’est bon, il reste à distance… je suis frigorifiée, toute engourdie. Merde, j’ai des fourmis dans les jambes, j’arrive pas à me lever…
    Noooooooooooooooooooon il s’approche et m’aide… aaaaaaaaaaaaaa-ss-eeeeeeeeeeeeeez!
    « Merci, vous êtes gentil… ». C’est vrai quand même qu’il est gentil.
    D’ailleurs, modeste, il répond « Je n’ai rien fait finalement. Vous allez très bien. Vous devriez vous reposer… ».
    Mon instinct de survie m’inviter à reculer d’un pas. Je dois mettre fin à cette conversation.
    « Bonne année ! ». Et vas manger 1 ou 2 tubes de dentifrice!
    « Bonne année ! Faites attention à vous… » Tu m’étonnes John ! C’est promis, dès que j’arrive chez moi j’appelle Bachelot pour lui racheter son stock de masques anti-grippe !
    Je lui glisse un dernier sourire et pars chez moi… Il était beau… mais il sentait pas le sable chaud !

  15. janvier 8, 2010 11:59

    Avec le talent qu’on te connait tous, tu arrives à tourner un super râteau en belle pièce de poésie romantique… Je suis bluffé🙂

  16. janvier 8, 2010 3:02

    Peut-on en déduire que les blondes ont plus d’humour quand elles sont allongées sur le dos ?

  17. janvier 8, 2010 11:12

    « une oie qu’on viole à plusieurs »… mais où vas-tu chercher tout ça ?!..

  18. romain permalink
    janvier 9, 2010 9:59

    22/20 à « La blonde d’en face »

  19. janvier 9, 2010 5:04

    Et donc, maintenant tu trompes ta femme en somme !

  20. arnoz permalink
    janvier 11, 2010 2:42

    mimi cette histoire, bravo aux protagonistes !

  21. Founi permalink
    janvier 16, 2010 12:15

    C’est une histoire mignonne, mais si vous vous lancez dans des poussées lyrique autant revoir le sens du mot « altruiste »🙂 ça nuit au récit
    « Qui aime à faire le bien d’autrui.Qui aime à faire le bien d’autrui. »

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